Champagne de l'avenir.

Clovis Taittinger est le prince héritier de la Maison de champagne Taittinger. Rencontre avec ce futur CEO, dans la propriété familiale du Château de la Marquetterie à Reims.

VENTE... ET RACHAT DÉDICACE PROPHÉTIQUE SAUVER PARIS

Est-ce par fierté à l'égard de son patronyme que Pierre-Emmanuel Taittinger a choisi pour ses filles des prénoms qui, associés à l'initiale de leur nom, engendrent un jeu de mots - Vitalie T. (vitalité) et Virginie T. (virginité) ? Vraisemblablement.

Cela ne vaut pas, en revanche, pour Clovis Taittinger, fils aîné de la famille et premier en lice pour reprendre la Maison de champagne. « Taittinger est un jeune acteur sur le marché du champagne : nous n'avons repris la maison Forest & Fourneaux qu'en 1932. Mon père et moi représentons respectivement les quatrième et cinquième générations. Ce n'est rien en comparaison avec les maisons Dom Pérignon et autres Veuve Clicquot. La nôtre est l'une des dernières à rester une propriété familiale. Taittinger est un champagne tourné vers l'avenir. Ma devise est qu'il faut tout changer pour que rien ne change. En effet, la qualité ne reste stable que si l'on s'évertue à rechercher sans cesse la perfection. Celui qui n'évolue pas avec son temps recule. Ce qui ne signifie pas que nous allons nous mettre à produire du champagne sucré ou mauve, au contraire de certaines maisons qui se veulent "branchées". Nous restons fidèles à un style et à la tradition, mais en consentant les efforts requis. »

C'est en juillet 2005 que la famille a connu le plus grand bouleversement, lorsque Starwood Capital Group a racheté la Maison Taittinger à Claude Taittinger, qui prenait sa retraite. A cette époque, le label avait encore des intérêts dans l'industrie hôtelière, comptant notamment dans son portefeuille les cinq étoiles Crillon, Lutetia et Martinez, ainsi que la chaîne Campanile. Il possédait en outre la cristallerie Baccarat, la parfumerie Annick Goutal et le domaine viticole Carneros dans la Napa Valley californienne. Mais, plus intéressé par les hôtels que par le champagne, le groupe acquéreur a presque immédiatement remis Taittinger en vente. « Voir son nom figurer encore sur une bouteille, alors que l'entreprise a été vendue, procure une sensation étrange. On continue de porter une certaine responsabilité et d'être contacté, alors que l'on n'est plus du tout concerné. La remise en vente de la Maison en mai 2006 a été l'occasion idéale pour la famille de racheter l'entreprise, même si nous avons dû nous battre contre de grands investisseurs étrangers. » Il semblerait que le producteur de cava Freixenet, la maison de champagne Thienot, Albert Frère et un investisseur indien aient été également intéressés. Par miracle, Pierre-Emmanuel Taittinger parvint à racheter la Maison pour quelque 600 millions d'euros, grâce au soutien financier de la famille et du Crédit agricole. « Ce rachat a été une décision plus émotionnelle que rationnelle. » Et un bel exemple de protectionnisme à la française, car les investisseurs indiens auraient dû mettre jusqu'à 20 % de plus sur la table que les Français pour avoir une chance de remporter la partie.

Pierre-Emmanuel a donc repris les rênes de la société, réalisant ainsi le rêve d'une vie. A l'âge de 5 ans, il avait reçu, en effet, un livre de son grand-père, comportant la dédicace suivante : « A mon petit-fils préféré, qui sera un jour entrepreneur et veillera sur notre tradition familiale. » Arrivé au poste de CEO, il a fait entrer dans l'entreprise son fils Clovis et sa fille Vitalie, laquelle, graphiste, en est devenue la directrice artistique, participant à la conception des campagnes marketing et poursuivant la tradition des projets artistiques de Taittinger. Des artistes tels que Vasarely, Arman, Rauschenberg, Lichtenstein, Corneille et - en 2010 - Amadou Sow ont en effet été sollicités pour dessiner des bouteilles ou des étiquettes « limited edition » pour le label.

En bonne voie pour succéder à son père, Clovis Taittinger occupe encore actuellement le poste de responsable des exportations. Entrer dans l'entreprise familiale n'était pas son ambition première. Après avoir étudié l'histoire à la Sorbonne, il a travaillé dans le secteur bancaire et la consultance, avant de créer sa propre société dans le domaine immobilier et hôtelier. Ce n'est qu'en 2007 - alors déjà âgé de 30 ans - qu'il a rejoint l'entreprise, à la demande de son père. « En y étant un peu contraint et forcé, je le reconnais. Mais je devais le faire pour ma famille. »

Et c'est donc l'historien en lui qui refait surface lors de la visite des caves de la propriété. On peut y voir les vestiges de l'ancienne abbaye de Saint-Nicaise du 13e siècle, où, aujourd'hui, les bouteilles reposent jusqu'à maturation. Mais aussi les vestiges de l'hôpital militaire qui fut érigé là durant la Première Guerre mondiale. « L'abbaye fut construite sur les ruines d'un établissement gallo-romain du 4e siècle. Et ce fut également l'ancienne résidence des Comtes de Champagne. Mon oncle a trouvé un jour dans la cave une bouteille unique aux formes étranges que personne n'utilisait dans le monde du champagne. Depuis, elle sert de modèle pour notre gamme la plus prestigieuse, Comtes de Champagne, composée à 100 % de chardonnay. Si nous forions ici dans le mur, nous nous retrouverions certainement chez Veuve Clicquot. Le sous-sol de Reims est presque intégralement percé de caves. »

Ceux qui ont lu La Guerre et le Vin de Don et Petie Kladstrup n'ignorent pas que la famille Taittinger s'est illustrée lors des deux guerres mondiales. Capitaine de cavalerie durant la Première, Pierre Taittinger fut provisoirement cantonné au quartier général du Château de la Marquetterie, pour lequel il eut un véritable coup de foudre, se jurant de tenter de l'acheter si les hostilités prenaient fin un jour. Après la guerre, il devint membre du Parlement et, en 1932, il parvint à acquérir le domaine et ses vignobles de chardonnay et de pinot noir. Il fit carrière dans la politique, devint maire de Reims et fut même, durant la Seconde Guerre mondiale, président du Conseil municipal de Paris. A ce titre, il intervint auprès du général Dietrich von Choltitz en vue de le faire renoncer à la mission qu'il avait reçue de bombarder Paris. Clovis Taittinger : « Il a consacré sa vie à la politique. C'est sa combativité et sa force de caractère qui ont fait en sorte que notre domaine appartient toujours à la famille. Après la Seconde Guerre mondiale, le style de Taittinger se modifie complètement : le champagne n'est plus réservé exclusivement aux hommes ou aux gastronomes, mais devient un produit festif, féminin, parfait pour les réceptions et les défilés. »

Dans la salle où débute la fabrication du champagne, une dizaine de collaborateurs vont et viennent, poussant des chariots emplis de grappes de raisins qui sont déversées à un rythme effréné dans la presse. Logique, en cette période de vendanges, et ardu... compte tenu des 288 ha de vignes. « C'est le moment de vérité », explique Clovis Taittinger, en goûtant un peu du jus de raisin qui s'écoule des presses. « Aujourd'hui, nous produisons annuellement 5,5 millions de bouteilles de champagne. Idéalement, nous devrions atteindre les 8 millions. Mais nous ne deviendrons jamais un géant du secteur. Nous nous tournons donc vers d'autres domaines et marchés pour assurer notre croissance. Le champagne est une passion, mais j'ai aussi celle des affaires. Taittinger a compté dans son portefeuille une cristallerie, du vin, des hôtels et de l'immobilier. Toute la question est de savoir s'il est encore possible de renouer avec ces secteurs. Quoi qu'il en soit, je recherche activement de nouveaux produits et projets connexes. Nous avons été durement frappés par la crise, mais je demeure un éternel optimiste. Celui qui investit en permanence dans la qualité à long terme est capable de traverser n'importe quelle crise ». Au besoin, en lançant du parfum ou une gamme de lunettes griffés...

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Elisabeth Rohm and Clovis Taittinger to Open the 20th Annual Screen Actors Guild Awards(R) Red Carpet With a Champagne Taittinger Toast

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